ans la tradition de la médecine chinoise, dont le massage Chi Nei Tsang fait partie intégrante, la coutume exigeait que le futur thérapeute apprenne un art martial pour développer sa connaissance du corps humain, à la fois sur le plan organique (musculaire, circulatoire, osseux) et énergétique, avec les trajectoires des méridiens et les points vitaux. Points vitaux ou mortels selon l’intention et la situation, dont la manipulation pouvait permettre soit la guérison du patient, soit la neutralisation voire la mort dans le cas d’un attaquant.

Mon parcours a été un peu différent. Je n’ai pas développé la pratique des arts martiaux internes chinois liés traditionnellement au massage Chi Nei Tsang, appelés Nei Gong, qui comprennent le Kung Fu de la chemise de fer et le Qi Gong. Ainsi que je l’ai évoqué dans mon article précédent, ma porte d’entrée vers les massages était le Kalarippayatt, un art martial venant du Sud de l’Inde.

Or, il s’avère que des liens existent effectivement entre ces disciplines, malgré leurs origines différentes. L’Inde et la Chine anciennes ont entretenu de nombreux échanges non seulement sur le plan commercial, mais aussi médical et spirituel.

Le Kalarippayatt est l’art martial le plus ancien de l’Inde. Certains auteurs le considèrent même comme « l’ancêtre de tous les arts martiaux d’Asie ». Il trouve son origine dans les régions du Malabar, dans l’actuel Kerala. Le mot Kalari apparaît pour la première fois dans la littérature Sangam: il signifie littéralement le champ de bataille. La pratique du Kalari est appelée Kalarippayattu en malayalam. Il est considéré comme la forme de combat la plus ancienne au monde, qui aurait donné naissance au Kung Fu par l’intermédiaire d’un prince du Sud de l’Inde, lors de son voyage en Chine au VIème siècle pour y répandre le bouddhisme. Cette légende ne peut toutefois pas être prouvée.

Les sources historiques dont disposent les chercheurs rendent difficile la détermination exacte des origines et des relations que le Kalarippayatt a entretenu avec d’autres disciplines. Ce qui est certain, en revanche, c’est que de nombreux échanges de savoirs au niveau médical et martial ont eu lieu entre l’Inde et la Chine. Dans les deux disciplines, l’importance de l’énergie vitale (chi ou qi en Chine), de l’intention consciente et de la force interne sont soulignées. Dans les deux disciplines, on retrouve la notion des vents dans les canaux énergétiques, dont la circulation, lorsqu’elle est entravée, génère déséquilibres psychologiques et maladies.

Comme dans le Kalarippayatt, les pratiquants chinois cherchent à collecter, cultiver et stocker le chi dans le dantien (champ d’elixir), une région localisée sous le nombril, à travers des techniques de respiration. La formation en médecine traditionnelle en Chine incluait encore au XXème siècle la pratique de l’art martial pour développer la compréhension du corps humain à la fois sur le plan physiologique et énergétique.

La célèbre légende de Shaolin, qui veut expliquer cette ascendance du Kalarippayatt sur les autres arts martiaux asiatiques, raconte qu’au VIème siècle de notre ère, Bodhidharma (appelé Dammo en Chine), un prince originaire du sud de l’Inde, probablement adepte du Kalarippayatt, partit vers l’Est pour y propager le Bouddhisme qui, à cette époque-là, était encore présent en Inde. Le voyage de Bodhidharma le mena aux moines du monastère de Shaolin, auxquels il transmit ses connaissances martiales et spirituelles.

La lignée de Shaolin a par la suite évolué indépendamment, mais il existe encore plusieurs similitudes avec des techniques de Kalarippayatt. Sans que cela soit une preuve absolue d’une filiation aux arts martiaux indiens, il est intéressant de constater les nombreux points communs entre les deux arts, perceptibles notamment dans les postures de base, les coups de pied, les armes utilisées ou encore la connaissance des points vitaux.

Dans les deux disciplines, la zone juste en dessous du nombril est considérée comme le principal lieu de stockage de la vitalité humaine, et elles se concentrent sur cette même zone. C’est le lieu d’où émanent tous les canaux subtils.

Le Kalarippayatt aborde non seulement la connaissance des techniques de combat, mais également celle des techniques de soin. Ces savoirs sont inextricablement liés car l’artiste martial doit veiller à sa condition physique pour maitriser son art. Réciproquement la connaissance martiale dote le thérapeute d’une meilleure connaissance du corps, améliore la précision de ses gestes et le maintien de ses postures, préalables nécessaires aux applications médicales du Kalarippayatt. A un stade avancé, la connaissance des points vitaux (marmas) et des lignes de circulation de l’énergie (nadis) devient indispensable tant sur le plan martial que sur le plan thérapeutique (en particulier pour les massages).

Le Kalarippayatt est une discipline dont la pratique quotidienne établit une congruence entre les trois humeurs dont nous sommes constitués selon la médecine ayurvédique: le vent (vata), le phlegme (kapha), et le feu (pitta).

La maîtrise des « vents », et leur distribution harmonieuse dans le corps, est d’importance primordiale à la fois en médecine indienne et chinoise. J’y reviendrai plus en détail dans un prochain article.

L’importance d’allier massages et exercices physiques pour le maintien d’une fluidité intérieure et un équilibre entre les trois humeurs a été expliquée dans un texte médical antique indien attribué à Susruta:

« Croissance physique, éclat, rayonnement, proportions harmonieuses, feu digestif puissant, énergie, fermeté, légèreté, pureté, endurance à la fatigue, à la soif, au chaud et au froid, etc… et même une santé parfaite. Voilà ce que l’exercice physique amène. « 

« Rien de comparable pour réduire l’obésité. Aucun ennemi ne va attaquer, parce qu’ils redoutent tous sa force. »

« La sénilité (ou la décrépitude de l’âge, jara), ne le saisira pas abruptement. Les muscles restent fermes chez celui qui pratique l’exercice physique; celui dont le corps est pacifié par l’entraînement et les massages voit les maladies le fuir, comme des petites bêtes à la vue d’un lion. »

« L’entraînement rend belle même la personne privée de jeunesse et de beauté. L’exercice physique, quand il pratiqué assidûment, permet de digérer toutes les nourritures, même les plus inappropriées, sans dérégler les humeurs. »

Une autre autorité datant de l’Antiquité, Vagbhata, écrit qu’une condition harmonieuse et solide du corps résulte de gymnastique suivie de massage. Cependant, l’exercice physique devrait toujours être dosé en fonction de l’âge et de la constitution de base.

Les bénéfices de la pratique ne se limitent pas aux effets physiques. Parmi les maîtres de Kalarippayatt, la santé est considérée comme résultant d’un équilibre entre tous les aspects de la vie, incluant le corps, l’esprit, et le comportement, l’attitude générale. Il y a un échange fluide entre ces trois aspects. Idéalement, selon certains maîtres, la pratique va mener l’élève, en plus de la santé physique, au développement d’un état mental calme et stable.

Au Kerala, il existe une expression populaire qui résume l’état idéal du pratiquant accompli, un état dans lequel « the body becomes all eyes » – meyyu kannakaka. Le corps qui devient TOUT YEUX peut être interprété comme l’ensemble corps-esprit yogique/ayurvédique, qui réagit intuitivement à l’environnement sensoriel et qui est en pleine santé, congruent et fluide. C’est le corps animal, instinctif, dans lequel il y a une réponse non médiée, non censurée et immédiate aux stimuli. Comme Brahma, le dieu aux mille yeux, le pratiquant accompli voit tout, percevant intuitivement les dangers et réagissant instantanément.

Le corps ne se contente pas de digérer les aliments, il assimile également les émotions, les chocs rencontrés au cours de la vie. Et lorsqu’il est submergé par ces derniers, il se protège en enfouissant l’énergie du traumatisme dans les tissus et les organes, jusqu’à ce que la conscience soit prête à le traiter. Le massage Chi Nei Tsang stimule fortement la digestion physique, et c’est précisément ce travail au niveau corporel qui offre une aide puissante à la transmutation des vieilles charges émotionnelles enfouies à la racine de tant de nos mystérieux symptômes physiques. Mystérieux tant que nous n’en avons pas retrouvé les causes.

En ajoutant aux soins du Chi Nei Tsang une pratique martiale, les effets bénéfiques sur les problématiques traitées sont décuplés, qu’elles soient de nature psychologique ou physiologique. Sachant que de toute façon, traiter l’un revient à changer l’autre aussi… La personne victime de ses maux devient l’actrice de sa santé.

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Recevoir et agir à partir du deuxième cerveau: le massage Chi Nei Tsang et ses liens avec les arts martiaux